

Chapitra 4 – Fait d’hiver
Valur déposa une nouvelle enveloppe lourde de formulaires dans l’entre-ouverture de la boîte aux lettres de Souvenirs ÚTL. Il avait passé les dernières semaines à se soumettre à une batterie d’examens de tapotement et d’interviews poussées pour documenter sa demande de rapprochement émotionnel. Le coût de ces procédures l’avait également forcé à entamer une activité parallèle pour subvenir à ses besoins : il vendait des figurines de macareux amochées le soir dans le centre-ville. Beaucoup d’autres demandeurs cherchaient à les collectionner pour leurs propres demandes de rapprochement émotionnel.
Avec l’obscurité grandissante, l’ombre silencieuse de l’Ankútl se faisait de moins en moins remarquer. L’ambiance du hall d’entrée avait changé. Des demandeurs y restaient du matin au soir, assis par terre, dans la pénombre. Des autels à même le sol avaient émergé, illuminés par une multitude de bougies. Des prières régulières s’organisaient autour de figurines de l’Ankúli, directement achetées dans le magasin. Des offrandes en tout genre encerclaient les figurines : de la nourriture, des dessins d’enfants, des photos de demandeurs et des documents officiels. Des groupes entiers se prosternaient et récitaient des prières dans une multitude de langues en dévotion à l’Ankútl.
— Un peu ironique, tu trouves pas ? dit une femme assise par terre, appuyée contre la vitre principale du magasin. Valur faisait l’ouverture comme à son habitude. Lui et la femme se saluaient en silence depuis quelques jours mais n’avaient encore jamais interagi.
— C’est toujours la même chose quand arrive la fin de l’année, poursuivit-elle sans attendre de réponse de Valur. —Ils prient pour être choisis par l’Ankútl, alors que le reste de l’année, ils l’évitent comme la peste.
— Ils prient pour être choisis ? répéta Valur, arrêtant son mouvement devenu pourtant si automatique, laissant la clé à moitié tournée dans la serrure de la vitrine principale.
— Tu n’as pas lu les livres que tu vends ? C’est la légende de l’Ankútl. Le dernier déporté de l’année devient l’employé de la frontière mobile pour l’année suivante. Il devient le nouvel Ankútl, annonça-t-elle, son regard à la fois amusé et hautain à moitié tourné vers Valur.
Valur se souvenait en effet avoir lu une multitude d’histoires folkloriques sur l’Ankúli dans les livres du magasin au fil des mois, ils les avaient même apprises pour sa dernière demande de rapprochement émotionnel. Il s’était dit qu’elles n’étaient que des contes pour amuser les enfants, des histoires typiques bonnes pour la vente.
Valur repensa à l’apparence unique de l’Ankúli, et au fait qu’il avait été placé dans le groupe de ceux qui ne parlaient pas le pas-parler au moment de la réouverture. Valur frissonna à cette pensée. L’Ankútli était donc bien l’un des leurs.
— Et qu’est-ce qu’il arrive à l’ancien Ankúli ? demanda Valur.
— Ça, personne n’est resté assez longtemps pour le savoir. La logique voudrait qu’il obtienne le droit de rester…
Elle sourit brièvement.
— Mais la cruauté banale de cet endroit me surprend chaque jour un peu plus… qui sait. Peut-être qu’ils le déportent aussi.
Les jours suivants, Valur prit l’habitude de parler avec elle. Elle semblait en savoir plus sur ces procédures que les agents de Souvenirs ÚTL eux-mêmes. Elle avait complété le formulaire ANK-0934853 sur base de corps en conflits. Elle était d’un âge plutôt avancé mais avait le regard extrêmement alerte. Elle avait été docteure et chercheuse en sciences naturelles. Elle s’appelait Morrig. Son pays était en train de disparaître.
— Ils te demandent quoi maintenant ? interrogea Morrig, toujours avide de donner son opinion sur les procédures en cours.
Valur avait reçu une réponse assez rapide de sa demande de rapprochement émotionnel. Ses tests et entretiens avaient été acceptés, il ne lui manquait plus qu’un examen médical pour finaliser sa demande.
— Ils veulent faire une analyse dentaire pour estimer mon niveau biochimique d’attachement émotionnel, répondit Valur.
Morrig éclata de rire avant de reprendre son cynisme habituel.
— C’est ridicule. Aucun test ne peut mesurer ça avec précision. C’est fallacieux, un abus de la science, déclara-t-elle, visiblement agitée. Pas le premier abus, et pas le dernier.
Valur lisait à contre-cœur la procédure finale. Il devait déposer une dent, préférablement une molaire, dans un petit sac hermétique et l’envoyer sous 15 jours dans la boîte aux lettres de l’institut.
— J’ai vécu dans beaucoup d’endroits avant celui-là, continua Morrig, alors qu’elle contemplait le formulaire avec Valur. C’est toujours la même chose. Je n’ai plus d’illusions sur ces procédures. Elles sont faites pour donner bonne conscience aux officiels et citoyens, elles ne sont pas faites pour aider les gens comme nous. Les exceptions qui en profitent en confirment la règle.
Morrig l’aida tout de même à s’arracher une dent. Le déchaussement fut plutôt difficile, mais une fois la molaire affaiblie, le fil attaché à la porte du magasin se chargea du reste. Valur déposa délicatement la dent ensanglantée dans le sachet prévu à cet effet, puis dans une grande enveloppe, puis finalement dans la boîte aux lettres de Souvenirs ÚTL.
Soirs et matins se mêlaient dans une pénombre uniforme. Valur perdait trace du temps. Le claquement toujours reconnaissable du moteur de la frontière mobile était devenu un bruit de fond, tout comme les bruits de pas se dispersant dès qu’elle se faisait entendre. Ils avaient de l’argent pour tous ces t-shirts et ces macareux, mais ils n’avaient pas d’argent pour réparer leur moteur, avait noté Morrig dans ses ironies devenues quotidiennes.
Le vieil homme n’était pas vraiment content de la voir traîner près du magasin sans jamais rien acheter, mais il la tolérait néanmoins.
Un matin, le bruit de la fourgonnette fut accompagné de cris inhumains perçants et persistants. Même les demandeurs sur le point de prendre leur fuite habituelle s’arrêtèrent un instant, incrédules. Le vieil homme, avec qui Valur n’interagissait presque plus, se ranima comme par magie.
— Haha, ils l’ont finalement mis en place. Quelle avancée technologique ! Quelle beauté ! s’écria-t-il avec fierté.
Valur ne comprenait pas. Il lança un regard interrogateur vers Morrig, et pour la première fois vit une incompréhension franche envahir son visage pourtant habituellement plein d’assurance. Ils se ruèrent tous les trois vers la seule fenêtre qui avait vue sur le parking, alors que la foule des demandeurs traînait à se disperser, ne sachant comment réagir à ce nouveau son. Depuis leur station d ’observation, ils virent l’Ankútl tentant de faire sortir une douzaine de macareux de sa fourgonnette.
— J’avais peur qu’on ne s’y retrouve pas niveau financier à la fin de l’année, mais avec cette réduction dans le coût de la déportation, on devrait s’en sortir ! déclara le vieil homme souriant.
Valur et Morrig échangèrent un regard inquiet et confus.
— D’oú viennent tous ces macareux ? demanda Valur.
— De la fourgonnette ! s’écria le vieil homme, ne pouvant contenir son enthousiasme. Les demandeurs y entrent, l’Ankútl active le système, et ils en ressortent changés en macareux ! C’est beaucoup moins cher qu’un logement temporaire ou un billet d’avion. Et les demandeurs peuvent être indépendants et dignes dans leur déportation. Visuellement, c’est plus agréable pour tout le monde.
Valur se retourna vers Morrig pour confirmer la réalité de ce qu’il venait d’entendre, mais elle était déjà retournée à son poste habituel près du magasin.
— C’est tellement bien pensé. Les demandeurs peuvent se déporter tout seul, ils volent de leurs propres ailes ! Bon, ce n’est pas vraiment la saison pour migrer, mais ils devraient s’en sortir ! ajouta le vieil homme, le sourire figé vers l’Ankútl qui, son filet allongé à la main, tentait vainement d’indiquer aux macareux de s’envoler vers l’océan.
Valur était figé. Il remarqua un homme confus au milieu des macareux, sortant de la fourgonnette.
— Ah mais oui… si par erreur ils embarquent un légal dans le groupe, le système le saura et ne le changera pas en macareux ! C’est tellement bien fait. Il dit oui ou il dit non, le reste, c’est de la coopération ! ajouta-t-il.
Valur rejoignit Morrig, laissant le vieil homme à la fenêtre continuer sa contemplation.
— Encore un bon usage de la science. Tu pensais qu’ils allaient dépenser tant d’argent pour le nouveau Souvenirs ÚTL juste pour que les gens se sentent mieux ? Non, ils préparaient ça, marmonna Morrig, comme si elle se parlait à elle-même.
Elle semblait bouillir de rage, ou peut-être de vexation pour ne pas avoir anticipé ce changement.
— Je ne vais pas attendre la fin de l’année. Je ne vais pas jouer à leur jeu, dit-elle d’un ton décidé. Je suis une scientifique. Je suis humaniste. Je ne vais pas attendre d’être changée en macareux ou d’être choisie par l’Ankútl. C’est un non-choix.
Elle se tourna brusquement vers Valur.
— J’ai un plan. Sur le port, la nuit, il y a des cargos qui partent pour le sud. Le bon sud.
Valur revit Morrig de temps en temps dans les couloirs de Souvenirs ÚTL, jusqu’à ce qu’il ne la voie plus. Il espérait que son plan de rejoindre le bon sud avait fonctionné.




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