útl Souvenirs – épilogue

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Épilogue – Les feux des fêtes

La fin de l’année approchait, et Valur reçut finalement une réponse :

votre demande de résidence émotionnelle a été refusée. Bien que vous ayez passé le test de tapotement, votre test dentaire n’a pas prouvé votre amour inconditionnel de la culture locale et votre attachement émotionnel profond. Vous pouvez partir de votre plein gré, ou bien être escorté par l’Ankútl et vous envoler de vos propres ailes après 30 jours.

Alors que les locaux préparaient les fêtes de fin d’année, Valur préparait sa déportation. Même s’il n’y croyait pas vraiment, il avait relu tous les manuels à sa disposition, tentant tant bien que mal de changer sa perspective sur sa situation. C’est une opportunité de vous réinventer. Ayez la force de changer ce que vous pouvez changer, et la sagesse d’accepter ce que vous ne pouvez pas changer. Coopérer, c’est évoluer. Il se répétait les phrases du manuel Ma déportation comme des mantras journaliers.

Il fut tenté maintes fois de s’agenouiller en prière avec les autres demandeurs.

Les trente jours s’étaient écoulés en un coup de vent. Valur était en alerte. Il avait l’habitude de s’enfuir avec les autres demandeurs au moindre bruit de la fourgonnette. Le vieil homme n’avait plus vraiment de mots encourageants pour sa situation. Il le laissait travailler au moins, comme si de rien n’était, même si officiellement, Valur n’était plus vraiment employé. Il y avait une certaine ironie et défiance à travailler sous le nez de Souvenirs ÚTL.

Les feux d’artifices avaient commencé tôt dans la journée du 31 et crépitaient tels des mitraillettes autour du magasin. Il y avait beaucoup plus de demandeurs que d’habitude dans le hall d’entrée, priant anxieusement pour être choisi par l’Ankútl dans ces dernières heures de l’année. Le chaos sonore et lumineux semblait amplifier leur dévotion.

Valur continuait sa routine. Un mouvement de foule attira soudain son attention. Se tournant vers le hall d’entrée, il vit la figure longiligne de l’Ankúli tentant de se frayer un chemin vers le magasin. Les feux d’artifices incessants avaient couvert le bruit de la fourgonnette, et personne ne l’avait entendu venir. Sa cape était si trempée que les couleurs criardes des feux d’artifices s’y reflétaient. Tous se prosternèrent devant lui, certains le suppliaient, mais l’Ankúli continuait son avancée de son pas lent habituel. Valur réalisa rapidement qu’il était la cible de sa marche.

Alors que l’Ankúli se rapprochait dangereusement, la voix distante de Morrig fit trembler les pensées de Valur : Je ne vais pas jouer à leur jeu. Je ne vais pas attendre d’être changée en macareux ou d’être choisie par l’Ankútl. C’est un non-choix. Je ne vais pas jouer à leur jeu. Valur serrait fiévreusement la figurine de macareux amochée dans sa poche, celle qui l’avait accompagnée depuis le début. Il n’avait jamais tenté de réparer l’aile brisée. “Je ne vais pas jouer à leur jeu”. La voix de Morrig envahissait sa boîte crânienne.

Soudain Valur saisit son bras gauche et se déboita l’épaule d’un coup sec. La foule produisit un cri abasourdi et se figea. L’Ankútl s’arrêta un instant. Encore sous le choc de son propre geste, Valur tenta de le rationaliser. La douleur n’avait pas encore fait son chemin jusqu’à son système nerveux. Un macareux à l’aile cassé ne peut pas voler, ils ne seraient donc pas capables de le déporter.

L’Ankútl arriva à sa hauteur. Il enleva sa cape trempée, comme il l’avait fait à leur première rencontre, et la tendit à Valur. Valur comprit que son geste n’avait servi à rien. Il n’allait pas être changé en macareux, ni déporté. Cette fois l’Ankútl enleva également son chapeau, et tendit son filet. Il déposa délicatement la clé de la fourgonnette sur le dessus de la pile. Il avait l’air d’une toute autre personne sans son attirail, bien que l’expression figée de son visage restât la même.

L’ancien Ankútl se mit à marcher vers la sortie, d’un pas plus rapide. La foule ne s’écartait plus pour lui.

— Qu’est-ce qui nous arrive après un an ? Qu’est-ce qu’ils vont faire de toi ? cria Valur. Une douleur aiguë commençait à lui envahir le corps.

— Ils vont me tolérer, répondit l’ancien Ankútl, avant de disparaître dans la foule.

Les demandeurs se rendirent compte que le nouvel Ankútl avait été sélectionné et un mouvement de panique s’ensuivit. Le hall se vida rapidement, laissant Valur seul, l’épaule gauche déboîtée, et les attirails de l’Ankútl en équilibre sur son bras droit. Il remarqua du coin de l’œil le vieil homme, à moitié caché derrière le comptoir du magasin, gesticulant un pouce en l’air, timide mais énergique, dans sa direction.

Sous les feux d’artifices incessants, Valur se dirigea vers le parking. Il ouvrit tant bien que mal la fourgonnette et y fourra son nouvel uniforme. Il s’installa au volant, et vit une pile de dossiers sur le siège passager remplis de photos et d’adresses. Sous les dossiers Valur trouva une vieille liste jaunie qui ressemblait à un mode d’emploi. Différents commentaires écrits à la main remplissaient les marges des documents. Valur lut l’un d’entre eux :

Je ne sais même plus pourquoi je conduis, je ne sais plus rien, je ne me juge même pas, je ne me raisonne même pas. Je conduis seulement pour conduire, pour rester avec vous un peu plus longtemps.

Ces notes semblaient appartenir aux différents Ankúlis qui s’étaient succédés au fil des années. Un post-it plus récent était collé au dos de la dernière page : “S’ils réparent le moteur, casse-le à nouveau. Casse-le à CHAQUE FOIS.” Valur comprit finalement pourquoi la fourgonnette faisait ce bruit tant reconnaissable. L’Ankúli la sabotait. Ce vrombissement était un avertissement pour les demandeurs. Une bribe de courtoisie dans une procédure immuable. Le seul pouvoir de l’Ankútl qui ne venait pas de sa profession.

Valur enfila tant bien que mal la cape détrempée. Il déposa délicatement son macareux amoché sur le tableau de bord, juste au-dessus du post-it qu’il avait placé bien en évidence. Puis il fit vrombir de son bruit si familier la fourgonnette de la frontière mobile. 

Valur revint le jour suivant.

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