Souvenirs ÚTL – Chapitre 3

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Chapitre 3 – En automne

Une montagne de cartons avait colonisé l’entrée déserte du magasin. Les travailleurs temporalisés étaient repartis, et l’institut comme le magasin avaient fermé leurs portes pendant deux semaines pour rénovation. La décision avait été prise de les fusionner pour accroître leur potentiel et leur efficacité.

Le jour de réouverture approchait et Valur avait été invité à une formation spéciale pour les employés du nouveau Souvenirs ÚTL. Dans le hall d’entrée submergé de livraisons, deux espaces avaient été créés pour la journée : d’un côté, ceux qui ne tapotaient pas bien ou pas du tout, de l’autre ceux qui tapotaient naturellement.

— On va avoir une bonne saison, marmonna le vieil homme en passant à côté de Valur, avant de rejoindre le groupe qui tapotait.

Valur prit une chaise dans le cercle formé devant lui. Il reconnut quelques visages, surtout des agents de l’institut avec lesquels il avait discuté de son droit de résidence. Il avait pris l’habitude de ne pas être reconnu en retour. D’autres visages étrangers s’ajoutaient au groupe, sûrement de nouveaux employés.

— Bienvenue tout le monde. Nous allons faire une courte présentation sur les nouveautés de Souvenirs ÚTL, suivi d’exercices pratiques, dit une voix enjouée derrière lui.

Valur n’avait jamais vu cette personne.

Mon guide de déportation, c’est la nouvelle publication phare de l’institut que vous allez vendre dans le magasin.

Un livre de taille moyenne commença à circuler dans les rangs. Il semblait que Souvenirs ÚTL avait décidé de remplacer ses dépliants informatifs partiellement avenants par un livre didactique complet rempli de paysages et de monuments. Des anecdotes cocasses s’entrechoquaient à des procédures administratives alors que des cartes postales aux couleurs saturées habillaient les textes bureaucratiques pour détourner l’anxiété des lecteurs.

— Après une étude approfondie, nos spécialistes ont conclu que tout était une question de perspective. Puisque nos usagers n’ont pas de contrôle sur leur situation, nous, à l’institut, voulons leur donner les outils pour changer leur perception sur leur situation. Il faut redéfinir la déportation !

Soudain, Valur frissonna. Sans un bruit, l’Ankútl venait de rejoindre son groupe, et prit place sur une chaise vide juste devant lui. Sa taille disproportionnée assortie à sa longue cape captiva l’attention des employés. Il tenait dans son bras gauche un long bâton couronné d’un filet pour attraper les oiseaux. C’était nouveau.

— Le livre est offert dans le paquet « Et allez ! Premier rejet » continua la formatrice comme si de rien n’était.

Que faisait-il là, dans le groupe de ceux qui ne tapotaient pas ? se demanda Valur, les yeux fixés sur le dos courbé de l’Ankúli.

— Il sera aussi disponible en consultation gratuite dans le hall d’entrée, avec l’étiquette « Propriété d’ÚTL – Útlundingastofnun ».

Valur regarda à peine le livre qui lui passa entre les mains. Il ne s’était jamais demandé ce que voulait dire ÚTL. Le voir écrit en toutes lettres n’y changeait rien.

— Vous trouverez un paquet d’introduction à la nouvelle déportation sous votre chaise. Le paquet « Et allez ! Premier rejet » contiendra aussi nos nouveaux t-shirts, axés sur l’empowerment et utilisant des illustrations symboliques, continua-t-elle.

La présentatrice déballa quelques T-shirt. Ma déportation, mon choix. ÚTL let me go, et d’autres illustrations édulcorées de l’Ankútl lui-même accompagnant des macareux dans le soleil couchant.

Valur écoutait vaguement la présentation. Si l’Ankútl ne tapotait pas, est-ce que ça voulait dire qu’il était également arrivé ici, comme Valur ?

— Vous êtes encouragés à les porter sur votre temps de travail, ajouta la formatrice.

Est-ce qu’il avait fait des demandes ? Est-ce qu’il avait eu un permis de travailleur spécialisé ? Valur pensa qu’il était bien ironique qu’un demandeur soit employé pour déporter d’autres demandeurs.

— Merci, et n’oubliez pas, ayez toujours des paquets de déportation prêts devant le magasin ! entendit-il dans une ronde d’applaudissements mous. Et maintenant, un peu d’action ! ajouta-t-elle.

Alors que tous se levaient, l’Ankútl resta immobile. Valur prit le paquet de démonstration sous sa chaise. Les paquets de départ se composaient d’un livre, de stickers, de bonbons et d’une peluche de macareux dont la tête et les ailes semblaient s’extirper douloureusement du paquet étroit. C’était l’exacte peluche que Valur avait donné à l’enfant en pleurs devant le magasin à la fin de l’été. Sa gorge se noua.

L’Ankútl se leva finalement, et posa un regard lent sur Valur assis derrière lui, la peluche en main. C’est alors que Valur discerna à nouveau le claquement distinctif de leur première rencontre. Une flaque d’eau marquait l’emplacement de l’Ankútl, et des gouttes suivirent ses pas alors qu’il rejoignait le groupe formé au centre du hall.

Il n’avait pas plu depuis plusieurs jours, pourquoi l’Ankútl était-il à nouveau trempé ? Les yeux fixés sur le macareux, Valur se remémora vivement la déportation de l’été dernier, l’enfant engouffré dans la cape de l’Ankútl, l’enfant en pleurs… Une pensée lui traversa l’esprit avec horreur. Et si ce n’étaient pas des gouttes de pluie qui s’échappaient de la cape de l’Ankútl ?

— Mettez-vous par deux et commencez à distribuer les paquets !

Le reste de la matinée se composa d’exercices pratiques mêlant stratégies de ventes et assistance à l’Ankútl dans ses procédures.

— Dès que vous voyez l’Ankútl entamer une déportation, apportez les paquets de déportation et donnez-leur une bonne expérience !

Valur et les autres employés coururent dans le hall et se tendirent des paquets de déportation les uns aux autres jusqu’à ce que leurs gestes deviennent automatiques et perdent toute signification.

Le jour de réouverture arriva. Sautant de sa dernière zipline, Valur arriva essoufflé au travail. Les jours raccourcissaient, tout comme ses chances de résidence et sa motivation pour arriver à l’heure. Déjà, des employés s’activaient devant les portes de Souvenirs ÚTL, tentant de stabiliser une énorme structure gonflable faite sur mesure pour l’occasion. Valur les aida au passage.

Tiptiptiptpitpitip

Les tapotements du vieil homme sur la porte vitrée sortirent Valur de ses pensées. Une énorme statue de l’Ankútli décorait la droite de la nouvelle entrée, encadrée par une statue de macareux géant sur la gauche.

Tiptiptititptip

— Les enfants vont adorer ! s’écria le vieil homme en guise de bonjour.

Il tapotait anxieusement sur des cartons qui bloquaient l’entrée du magasin.

— Déballe-moi ça vite ! Ils vont arriver !

 Le vieil homme n’avait pas anticipé que son opportunité commerciale empiéterait tant sur l’espace du magasin. L’envergure qu’avaient pris les changements semblait le rendre nerveux. Valur comprit de ses tapotements anxieux que des exemplaires de Mon guide de déportation devaient être éparpillés entre l’institut et le magasin. Alors qu’il positionnait stratégiquement le premier ouvrage près des guichets de l’ancien institut, Valur observa le vieil homme ouvrir frénétiquement d’autres cartons. Il en sortit un livre en forme de passeport, intitulé Passeport Souvenirs et le posa sur le stand le plus visible du magasin. La couverture était une imitation déformée du véritable passeport local. La première page également, sauf que chacun pouvait y remplir ses informations. Le reste était un mélange de formulaires administratifs et de quiz sur l’histoire et la culture locale.

Le vieil homme espérait attirer autant les voyageurs que les demandeurs avec cet ouvrage. Il avait passé un accord avec l’institut pour gamifier certains de leurs formulaires et les demandeurs pouvaient soumettre le Passeport Souvenirs avec leurs autres documents. Un jeu pour les visiteurs, un test pour les demandeurs, un souvenir pour tous.

— Mets-le bien en évidence, je veux que les gens voient ce passeport dans la vitrine et veuillent l’acheter, mentionna le vieil homme en courant d’un coin à l’autre du magasin.

La réouverture attira beaucoup de monde, y compris des familles locales. Valur sursautait de temps en temps en entendant des cris d’enfants au dehors. Ces derniers s’amusaient comme des fous en entrant et sortant de l’énorme fourgonnette gonflable à l’image de la frontière mobile de l’Ankúli, celle qu’il avait aidé à installer ce matin.

Une file d’attente presque aussi longue que celle de l’institut s’était formée devant la vraie fourgonnette de l’Ankútl garée juste à l’entrée pour l’occasion. Tous voulaient une photo de la fourgonnette fraîchement repeinte de macareux. L’Ankútl semblait avoir été assigné au kiosque photo à l’arrière de la fourgonnette. Il y restait assis avec son énorme filet, aussi inexpressif qu’à son habitude, alors que des visages enjoués se succédaient aux côtés du sien, se serrant contre lui sur la marche arrière de la fourgonnette, le temps d’une photo. Même la ministre du Bon Jugement y était passée pour une photo officielle. 

La fin de la journée approchait et Valur arrangeait les nouvelles armées de figurines de l’Ankútl escortant des macareux ou marchant main dans la main avec des demandeurs. Il pensa à nouveau à sa figurine de macareux amochée, toujours dans sa poche, et se sentit nostalgique de son premier jour au magasin. Il ne retrouvait pas le même sentiment avec ces nouvelles statuettes.

— Bon, ça n’a pas marché, dit le vieil homme, sortant Valur de son apathie pensive.

Il s’approcha de Valur et lui tendit une grosse enveloppe. Sa candidature en tant que travailleur spécialisé avait été rejetée.

— Il te reste une option, dit le vieil homme en lui tendant un Passeport Souvenirs du stand de présentation. Lis-le en entier et fais ta demande de résidence pour rapprochement émotionnel. Tu connais bien les macareux maintenant, tu sais bien comment ça fonctionne ici, et je vois à quel point tu prends soin des figurines. Tu les aimes même plus que moi, tiens ! Et ton tapotement s’est bien amélioré !

Valur prit dans ses mains l’imitation de passeport, et l’ouvrit à la page de « Demande de résidence pour rapprochement émotionnel ». La première ligne annonçait : Pour obtenir une demande de résidence pour rapprochement émotionnel, vous devez prouver une affection continue á la culture, langue et l’économie du pays.

Une averse saisonnière coupa court aux festivités au dehors et tous se ruèrent, trempés, dans le hall d’entrée. Valur enfourna le passeport de démonstration dans sa poche et se mit à servir les nouveaux venus. Pour une fois, c’était des pas-parlants, et Valur eut enfin l’occasion de mettre ses compétences en tapotement à l’épreuve. Il en aurait bien besoin pour sa dernière candidature.s to the test. He would need them for his final application. 

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