

Chapter II – En plein été
L’été battait son plein dans le magasin comme dans l’institut migratoire. Les allées et venues étaient constantes. Le vieil homme avait embauché de nouveaux travailleurs pour charger et décharger les produits. Ils avaient un contrat particulier. Ils étaient légalisés sur base de travail ingrat temporaire, et repartaient une fois la saison terminée. Ils n’avaient pas le droit de parler ni de tapoter car ils ne restaient pas assez longtemps pour ça.
Le rythme du magasin était différent de la saison précédente, bien que toujours synchronisé avec celui d’ÚTL. Des bus blindés déversaient des vagues torrentielles de clients, parfois des voyageurs, parfois des demandeurs. Les premières vagues de l’été avaient laissé une marque conséquente dans l’esprit de Valur. Il n’avait jamais vu autant de gens avec des intérêts si divergents partager un espace aussi réduit.
— Et dis-leur que les toilettes ne sont que pour nos clients ! répétait le vieil homme à longueur de journée.
Le vieil homme avait un amour débordant pour le contrôle de son espace. Le contexte estival lui permettait d’exercer cet amour du matin au soir.
Au milieu de ce chaos de corps et de voix, Valur remarquait souvent du coin de l’œil l’Ankútl faisant ses rondes, toujours vêtu de sa longue cape démesurée. Il incarnait une ombre persistante dans la luminosité presque insupportable du soleil estival. Le mouvement constant du hall d’entrée semblait si contagieux que personne ne faisait attention à ses activités. Parfois, il s’arrêtait au milieu de la foule, effleurait l’épaule d’un visiteur, et l’escortait jusqu’à sa fourgonnette. Certains protestaient, mais leurs voix étaient étouffées par la houle constante de pas et paroles.
Valur attendait toujours les résultats de sa demande de tiers au premier. Il utilisait parfois sa pause déjeuner pour s’ajouter aux files d’attente de l’institut et vérifier l’état de sa demande. C’est dans une de ces files d’attente que Valur se rendit compte d’une différence cruciale entre l’institut et le magasin : les clients du magasin n’étaient jamais les mêmes, alors que ceux de l’institut l’étaient, du moins pour un temps.
Valur avait sympathisé avec un couple de demandeurs qu’il retrouvait à la même heure chaque semaine. Au début, leurs rencontres étaient accidentelles, puis au fil des semaines, elles devinrent un choix répété implicite. Ils ne pouvaient pas communiquer facilement, mais ils dessinaient ou tapotaient pour se comprendre, et surtout pour faire passer le temps.
Valur apprit qu’ils avaient déposé une demande de résidence pour danger mortel en raison d’activités involontaires. Ils avaient déjà reçu un refus, et tentaient maintenant une seconde demande. Les deux hommes avaient avec eux quatre enfants. Valur avait compris que tous les enfants n’étaient pas les leurs de droit, mais que, du fait de leur situation, ils étaient devenus leur responsabilité.
Un jour, alors qu’il se trouvait dans une file d’attente comme les autres avec ses habitués, Valur entendit le vrombissement distinctif de la fourgonnette et observa l’Ankúli commencer sa ronde quotidienne dans la foule. Cependant, il prit une direction inattendue.
— Non, non… murmura une voix tremblante sur sa gauche.
Valur remarqua que l’Ankúli se dirigeait vers eux. Comme dans un exercice bien répété, les deux hommes prirent les deux plus jeunes enfants dans leurs bras et encouragèrent les deux autres à les suivre. Ils tentèrent de se diriger vers l’entrée quand une nouvelle vague de clients fraîchement débarqués remplirent le hall d’entrée. Par peur ou par habitude, la foule s´écartait devant la longue silhouette de l’Ankútl, alors que les demandeurs se démenaient pour se frayer un chemin.
Valur resta d’abord figé, incertain de ce qui se passait. Il n’avait jamais encore observé une telle force de mouvements contraires dans le hall de l’institut. Quand il se rendit enfin compte que l’Ankúli ne venait pas pour lui mais pour la famille de demandeurs, il lui emboita le pas.
L’Ankútl réussit à atteindre facilement la famille qui avait trouvé refuge de l’autre côté de l’institut. La houle de corps les avait organiquement dirigés devant les portes du magasin. Soudain, d’un geste expert, l’Ankútl étendit ses bras, dévoilant l’envergure démesurée de sa cape, obstruant un instant la visibilité de Valur qui le suivait de près. Il se remémora le poids absurde de cette même cape lors leur première rencontre. Il s’ensuivit un cri strident, puis un silence pesant. Jusqu’aux voix de la foule s’étaient suspendues. L’Ankútl abaissa les bras. Il se retourna et commença à marcher de son pas habituel vers l’institut, effleurant l’épaule de Valur au passage. Celui-ci resta perplexe. L’un des enfants avait disparu. Il tourna son regard vers l’Ankú, effrayé par la pensée qui venait de le frapper : quelque part dans cette ombre longiligne, il emportait l’un des enfants.
Des pleurs brisèrent le silence. L’un des hommes, le visage figé, se mit à suivre l’Ankúli, accompagné d’un des adolescents. Le second homme tentait de consoler le plus jeune, en pleurs, qui refusait de lâcher la porte du magasin Souvenirs.
— On est venu ! Vous dites au monde que vous êtes bons. Alors on est venu ! cria-t-il en direction de l’Ankúli.
Valur avait eu l’occasion d’observer les rapts résignés de l’Ankútl dans la foule, mais n’avait jamais été témoin d’une telle confrontation. Le rejet administratif prenait soudain une dimension extrêmement physique.
— Parfois, ils ont besoin d’un peu d’aide pour s’envoler, déclara une voix discrète derrière lui. C’était le vieil homme du magasin qui tournait son regard en direction de l’aéroport. Avec le chaos ambiant, Valur n’avait pas remarqué sa présence.
Valur resta figé, observant l’homme qu’il connaissait depuis plusieurs semaines se démener pour convaincre l’enfant de suivre le reste de sa famille. Soudain, Valur remarqua qu’il avait serré de toutes ses forces le macareux cassé dans sa poche depuis le début du rapt. Ses yeux se posèrent au même moment sur la vitrine. Sans réfléchir, Valur prit une peluche de macareux qui trônait à l’entrée du magasin et la tendit à l’enfant en pleurs. Les pleurs se firent moins intenses, et l’enfant serra le macareux moelleux dans ses bras. L’Ankútl s’arrêta un instant, lança un regard rapide par-dessus son épaule, puis continua son avancée. L’homme en profita pour prendre la main de l’enfant apaisé et ils commencèrent à marcher. Il échangea un dernier regard avec Valur avant de rejoindre le reste de sa famille qui suivait l’Ankútl au pas.
—Je la paierai, dit Valur, sans un regard vers le vieil homme. Ce dernier resta silencieux. La foule recommença lentement son bourdonnement alors que le vrombissement distinctif de la frontière mobile de l’Ankútl se faisait déjà entendre.
Les jours suivants, Valur tenta de croiser l’Ankúli du regard, sans succès. Il semblait encore plus élusif qu’au début de l’été. Vers la fin de la saison, Valur reçut des nouvelles de sa demande de résidence. C’était un refus. Il se crispa. Au moins il aurait une bonne déportation.
Un matin, le vieil homme débarqua en trombe dans le magasin.
— Ton idée ! J’ai suggéré ton idée, c’est super, on va leur en donner à tous ! s’exclama-t-il.
Valur réagit à peine. Frustré par le tapotement local, il avait pris l’habitude de ne pas comprendre ce qui se passait autour de lui, et ne réagissait plus beaucoup au monde extérieur.
— Ils ont signé ! Ils ont signé ! continua le vieil homme.
— Ils ont refusé ma demande, l’Ankúli viendra bientôt pour moi, répondit Valur, résigné.
— Mais non ! Regarde, viens ! interjeta le vieil homme.
Il prit Valur par le bras et l’emmena en face des bureaux vitrés de l’institut migratoire.
— Regarde, tu vas pouvoir faire cette demande-lá ! dit-il, pointant du doigt un formulaire parmi une trentaine.
Valur ne comprenait pas.
— On va écrire une demande de travailleur spécialisé ! On dira qu’on a besoin de ton expertise ici pour développer de bonnes stratégies de remigration ! Je leur ai donné ton idée, tu sais, celle du macareux que tu as offert à l’enfant pour qu’il arrête de pleurer et qu’il suive l’Ankútl. Nous allons coopérer avec l’institut, faire des paquets migratoires pour faciliter la transition et faire de bonnes déportations ! Ça va monter les ventes et puis à la fois, les gens se sentiront mieux ! Gagnant-gagnant ! s’exclama le vieil homme dans une tirade incontrôlée.
Valur restait incrédule devant le sourire gigantesque du vieil homme qui commença à se guider lui-même dans son nouvel espace imaginé.
— Si on bouge ce stand ici, on pourra mettre les paquets dans l’entrée. On ajoutera un sticker sur la vitre de gauche, et ensuite un…
Le vieil homme continua à partager son enthousiasme de l’autre côté du magasin. Valur ne fit pas l’effort de le suivre. La foule était éparse dans le hall d’entrée, la fin de saison se faisait sentir. Ne sachant que penser, Valur fourra ses mains dans sa poche et serra à nouveau le poing autour de la figurine de macareux amochée.


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