

Chapitre I – Au printemps
— Nos best-sellers sont les T-shirts Je ne tapote pas, Ne tapote pas avec moi et puis le classique J’ai survécu à ÚTL, dit le vieil homme en lançant un regard moqueur vers les guichets vitrés d’en face.
Valur commençait à se familiariser avec les produits du magasin. Le vieil homme était un peu rigide sur certains détails, mais de bonne compagnie. Il tapotait souvent tout seul en arrangeant les figurines, au plus grand plaisir de Valur, avide de s’exposer à l’art du tapotement. Cette langue était si élusive et parlée par si peu de gens — et pourtant si nécessaire pour vivre ici — que Valur était prêt à l’absorber à la moindre occasion.
Depuis son comptoir, Valur pouvait observer à travers les vitres les allées et venues dans l’institut migratoire ÚTL.
— C’est quoi ton statut avec ceux d’en face ? demanda soudain le vieil homme, pointant d’un coup de tête vif les bureaux de l’institut, sans sourire cette fois.
— J’ai fait ma demande de migration ANK-3459005-31 sur base de transition de tiers au premier.
— Arf, ils sont pas beaucoup à l’avoir dernièrement, répondit le vieil homme.
— Comment ça ? s’inquiéta Valur.
— Parfois, c’est pas le papier le plus évident qu’il faut prendre, en tout cas, c’est les bruits de couloir. J’en ai vu beaucoup passer avec celui-là, mais je n’en ai pas vu beaucoup rester. Mais je croise les doigts pour toi, hein ! Si celui-là marche pas, tu en tentes un autre ! Bon, viens m’aider avec la nouvelle livraison.
Valur s’était déjà accoutumé au rythme du magasin, et par conséquent à celui de l’institut. Ils semblaient se synchroniser. Le matin, l’institut se remplissait très rapidement, et au fur et à mesure des files d’attente qui s’allongeaient, le magasin se remplissait également de postulants cherchant à se distraire de l’attente. Vers l’heure de fermeture de l’institut, les postulants se faisaient beaucoup plus rares et laissaient place à des touristes avides de souvenirs. Le magasin Souvenirs était excentré, stratégiquement placé sur la route vers l’aéroport, ce qui en faisait l’occasion parfaite pour un achat de dernière minute avant la fin du séjour. Á la réflexion, Valur se dit qu’il en allait sûrement de même pour la location de l’institut migratoire, stratégiquement placé pour les postulants en fin de séjour.
L’institut fermait relativement tôt, du moins la branche ouverte au public. Valur, qui faisait toujours la fermeture du magasin, avait remarqué que les activités de la fourgonnette de l’institut migratoire s’étendaient bien au-delà des heures d’ouverture. Son moteur faisait un bruit très caractéristique, signalant ses moindres allées et venues. Cependant, Valur n’avait encore jamais vu son conducteur.
Un soir pluvieux comme un autre, Valur se préparait à faire la fermeture de Souvenirs seul quand il entendit le grincement distinctif de la fourgonnette sur le parking. Piqué de curiosité, il prit son temps, arrangeant ses figurines préférées, comptant la caisse et nettoyant le comptoir avec une diligence qu’il n’avait pas appliquée depuis son premier jour. Il espérait pouvoir entrevoir cet employé furtif qui travaillait plus tard que le reste de l’institut. Alors qu’il s’apprêtait à verrouiller la large vitre du magasin, il vit du coin de l’œil une ombre furtive raser les guichets de l’institut. Il se retourna. Un homme s’avança vers lui, d’un pas solennel. Il était grand, bien plus grand que Valur et que les gens d’ici en général. Il portait un long manteau noir. Des cheveux grisonnants et broussailleux s’échappaient d’un large chapeau qui lui ombrageait le visage. Valur sentit une respiration pesante envahir le hall qui séparait l’institut du magasin de souvenirs. Les yeux inexpressifs, le geste lent, l’homme laissa tomber silencieusement son regard sur le badge d’employé de Valur.
Une atmosphère pesante envahit le lobby déserté. Valur tenta tant bien que mal de combler l’immense vide verbal produit par leur rencontre.
— Vous… vous avez l’air fatigué. Vos journées sont plutôt longues, hein, dit Valur, hésitant et tremblant.
Le regard illisible de l’homme remonta lentement vers le visage de Valur. Il acquiesça d’un mouvement de tête presque imperceptible. Les sens en alerte, Valur remarqua un clapotement régulier provenant du long manteau noir.
— Oh, mais vous êtes trempé ! Attendez, donnez-moi votre manteau, on a un radiateur pour le sécher dans notre bureau
À la surprise de Valur, l’homme s’exécuta silencieusement et lui tendit son manteau. Il lui avait fait cette offre dans un effort inconscient pour paraître avenant; il ne pensait pas qu’il accepterait. L’homme révéla une silhouette décharnée, douloureusement courbée.
— Je… je vais le mettre dans notre bureau, ça ne prendra que quelques minutes pour sécher vous verrez, on fait ça tout le temps
Valur dut étendre son bras au maximum pour éviter que la cape détrempée ne traîne au sol. Déjà imposante, elle avait sûrement doublé de poids, compte tenu de la quantité démesurée d’eau qui en dégoulinait. Valur parvenait à peine à la soulever. Combien de temps cet employé avait-il pu passer sous la pluie. Et surtout, pourquoi ? Il ajusta le manteau sur un cintre juste au-dessus du gigantesque radiateur en fonte situé dans le bureau du magasin. Il revint sur ses pas, essuyant au passage la trainée d’eau laissée par la cape. L’homme n’était plus là. Après quelques minutes d’attente circonspecte, Valur décida de laisser la porte du bureau ouverte pour la nuit afin de lui laisser une chance de récupérer sa cape.
Valur rassembla ses affaires, maudissant les deux zip-lines de nuit qu’il devait prendre avant d’être enfin au sec dans un bus. Une impression étrange lui collait au cœur. L’homme de la fourgonnette n’avait ni parlé, ni tapoté. Avait-il commis une erreur en laissant la porte du bureau ouverte ? Cet homme travaillait-il bien pour l’institut migratoire ÚTL ?
Le lendemain matin, Valur arriva un peu plus tôt au travail. Il voulait vérifier que tout était en ordre dans le bureau qu’il avait laissé ouvert la veille. Le manteau n’était plus là. Tout le reste semblait normal.
Le vieil homme arriva quelques minutes plus tard.
— Déjà là ! Le meilleur employé que j’ai jamais eu ! Il faudrait que j’en embauche plus des comme toi ! dit-il sans un regard vers Valur.
C’était une habitude du patron de faire des commentaires génériques en guise de bonjour.
La journée commença avec une file d’attente plus longue qu’à l’habitude aux guichets d’ÚTL.
— Tiens, la saison commence plus tôt cette année, commenta le vieil homme. C’est bon pour nous !
Valur ne réagit pas. Sa rencontre de la veille continuait d’hanter son esprit. Alors qu’il arrangeait le nouvel arrivage de figurines sur l’étagère, il se décida à en parler à son patron.
— Hier, á la fermeture, j’ai croisé le conducteur de la fourgonnette d’ÚTL.
L’expression du vieil homme changea.
— Celle qui fait du bruit ?
Valur aquiesça.
— C’est la frontière mobile de l’Ankútl.
— L’An-kú-T-L ? tenta Valur
— Oui, c’est son nom. La fin est toujours difficile à prononcer pour les enfants et les étrangers, donc beaucoup l’appellent l’Ankú, ou encore Ankúli. C’est l’employé de la frontière mobile. Il travaille souvent le soir.
Il marqua une pause.
— Tu lui as parlé ?
Le vieil homme ne faisait plus ses commentaires génériques et digressifs habituels. Il était précis, anormalement concis.
— Un peu. Mais lui, il n’a ni parlé ni tapoté.
Le vieil homme se crispa, laissant Valur continuer.
— J’ai vu qu’il était trempé avec l’averse d’hier, je lui ai offert de sécher son manteau dans notre bureau, vous savez sur le…
— Ankúli ! s’exclama le vieil homme tout en tapotant une série de mots sur le comptoir, incompréhensibles pour Valur, mais qui semblaient exprimer un soulagement.
— Ça veut dire que tu auras une bonne déportation ! ajouta-t-il.
Le visage de Valur se tordit d’horreur.
— Une bonne déportation ? murmura-t-il.
Le vieil homme tenta de se rattraper.
— Enfin, si tu as une déportation je veux dire. Ça n’arrive pas tout le temps hein. Mais c’est bien de savoir que ça se passera bien… Tu vois l’Ankútl, c’est son travail d’escorter ceux qui n’ont pas reçu leur résidence. On dit que si l’Ankútl vient te voir ou va chez toi, et que tu le traites bien, tu auras une bonne déportation. Si tu le traites mal, tu auras une mauvaise déportation.
Valur resta incrédule. Sa rencontre prit soudainement une toute autre couleur dans sa mémoire. Il se remémora avec effroi l’Ankúli examinant son badge. Est-ce que l’Ankúli l’avait testé ? Et Valur avait-il passé le test ?
CLAC. Une figurine de macareux tomba violemment au sol.
Des larmes se mirent à couler instantanément des yeux de Valur. Il ne supportait pas l’idée d’avoir brisé l’une de ses figurines préférées.
Le vieil homme s’approcha, le geste maladroit.
— T’inquiète pas, c’est pas grave, il y en a beaucoup d’autres. Je ne vais pas retenir ça sur ton salaire hein, ça arrive, dit-il alors qu’il ramassait les morceaux de macareux éparpillés au sol.
Ses larmes furent courtes et Valur se reprit. Par chance, il semblait que seule une aile s’était brisée. Il fourra rapidement dans sa poche ce qui restait du macareux. Il avait des clients à servir.



